Et si on pouvait vivre le tatouage autrement ?

Et si on pouvait vivre le tatouage autrement ?

Chapitres

Point clés à retenir :

  • Le tatouage conscient n’est pas forcément énergétique ou spirituel. Pour moi, il désigne d’abord une posture dans la manière d’accueillir, d’écouter, de conseiller et de tatouer une personne.
  • Un tatouage techniquement magnifique peut malgré tout laisser le souvenir d’une mauvaise expérience si la personne qui le porte ne s’est pas sentie respectée ou considérée.
  • Faire évoluer l’expérience du tatouage implique aussi de regarder les conditions dans lesquelles les artistes exercent leur métier.
  • Le tatouage a toujours été bien plus qu’une simple pratique esthétique dans de nombreuses cultures. Sans donner une intention profonde à chaque projet, je trouve intéressant de remettre davantage de conscience dans cet acte qui transforme durablement le corps.

Quand j’ai commencé à tatouer il y a quinze ans, je n’avais pas pour projet de créer une nouvelle manière de tatouer.

J’avais 21 ans et je cherchais surtout comment entrer dans ce milieu et devenir tatoueuse

Le milieu était très différent de celui que l’on connaît aujourd’hui. Les réseaux sociaux commençaient à peine à nous permettre de découvrir le travail des artistes et, dans l’environnement auquel j’ai été confrontée, les femmes étaient encore très peu représentées.

Pendant mes recherches d’apprentissage, on m’a proposé de payer 6 000 € pour passer un mois dans un studio. Un autre tatoueur m’a répondu texto : « Si tu sais faire du café et passer sous le bureau, on peut éventuellement discuter pour ton apprentissage. »

Ça donne une petite idée de l’univers que j’ai découvert à 21 ans.

J’ai donc décidé de me former seule.

Pour autant, le studio Sweet’Ink n’est pas né en opposition à ce milieu. Ce serait beaucoup trop simple de raconter l’histoire comme ça.

Le studio s’est construit progressivement, en même temps que mes besoins en tant qu’artiste évoluaient, que j’apprenais à mieux connaître mes clients et que ma propre vision du tatouage changeait.

Et c’est probablement ce chemin qui m’a amenée à me poser une question que je continue à explorer aujourd’hui : est-ce qu’on pourrait vivre le tatouage autrement ?

Pour moi, vivre le tatouage autrement ne veut pas dire pratiquer une approche énergétique ou spirituelle. C’est une posture qui touche la manière d’accueillir et d’écouter un projet, tout autant que les conditions dans lesquelles les artistes exercent leur métier, des deux côtés de l’aiguille.

Au début, j'ai surtout essayé de trouver ma place

Quand tu arrives dans un milieu que tu ne connais pas, tu commences généralement par observer comment les autres font.

C’est ce que j’ai fait.

Je suis allée travailler dans différents studios en France et à l’étranger, j’ai participé à des conventions et j’ai essayé de me fondre dans les codes du métier tels que je les découvrais à l’époque.

Avec le temps, je me suis simplement rendu compte que beaucoup de ces codes ne me correspondaient pas.

Le rock, la bière, les conventions, le bruit, les sorties dans les bars, la compétition entre artistes ou cette idée qu’il fallait parfois pousser son corps très loin pour être capable d’enchaîner les grosses journées n’étaient pas ma manière d’envisager ce métier.

Ce n’était pas forcément une question de savoir qui avait raison ou tort. Je commençais surtout à comprendre dans quelles conditions, moi, j’avais envie de tatouer.

Et en écoutant mes clients, je me suis rendu compte que certains de mes besoins étaient aussi les leurs.

Ce dont j'avais besoin comme artiste correspondait aussi à ce que mes clients recherchaient

L’open space en est probablement l’un des meilleurs exemples.

En tant que tatoueuse, je n’étais pas à l’aise avec l’idée qu’un client doive montrer une partie intime de son corps devant plusieurs artistes et leurs clients simplement parce que le studio était organisé comme ça.

En tant que cliente, je ressentais exactement la même chose.

Quand la séance se déroulent dans la même pièce pendant des heures, certaines conversations deviennent plus difficiles. On fait davantage attention à ce qu’on dit, à la manière dont on réagit, parfois même aux émotions que l’on ne s’autorise pas à vivre.

Or une séance de tatouage peut durer plusieurs heures. Tu peux avoir peur, être fatigué, avoir mal, ressentir quelque chose auquel tu ne t’attendais pas ou simplement avoir besoin de parler avec ton tatoueur de choses que tu n’as aucune envie de partager avec toute une assembler de personne.

Petit à petit, j’ai donc commencé à adapter ma manière de travailler et mon environnement à ce que j’aurais moi-même aimé trouver.

Le studio s’est construit comme ça.

Pas à partir d’un concept écrit sur une feuille en se demandant comment faire un studio différent, mais en observant ce dont j’avais besoin pour bien travailler et ce dont mes clients avaient besoin pour se sentir bien lorsqu’ils venaient se faire tatouer.

Puis ma propre expérience du tatouage a commencé à changer

Il y a eu une autre étape importante dans ma manière de voir mon métier lorsque je suis partie au Népal.

Cette fois, je n’étais plus seulement dans la posture de celle qui tatoue. J’ai expérimenté moi-même le tatouage sous un angle différent et vécu mes premiers états modifiés de conscience pendant une séance.

Cette expérience a ouvert quelque chose dans ma manière d’envisager ce qui peut se passer lorsqu’on tatoue une personne.

Elle a ensuite fait évoluer ma façon d’accompagner mes clients, ma manière de gérer certaines séances et, progressivement, m’a amenée à développer ma pratique du tatouage initiatique.

Pour autant, je ne pense absolument pas qu’il faille vivre une expérience comme celle-là, donner une intention spirituelle à son tatouage ou pratiquer l’énergétique pour parler de tatouage conscient.

C’est même une distinction importante pour moi.

Le tatouage conscient désigne d’abord une posture, pas une technique.

Un artiste peut faire du fine line, de la couleur, du traditionnel ou tatouer un flash choisi simplement parce que son client le trouve beau, tout en ayant une pratique profondément consciente dans sa manière de l’accueillir, de l’écouter, de le conseiller, de toucher son corps, de respecter ses limites et de gérer sa séance.

Pour moi, vivre le tatouage autrement commence bien avant le premier passage de l’aiguille.

On ne tatoue pas seulement un motif, on accueille aussi la personne qui va le porter

Quand tu tatoues tous les jours, énormément de choses deviennent normales.
Pour le client, elles ne le sont pas.

Il entre parfois pour la première fois dans un univers qu’il connaît peu, confie son corps à quelqu’un qu’il ne connaît pas encore très bien et accepte de vivre plusieurs heures d’inconfort en étant dénudé, pour obtenir quelque chose qu’il portera potentiellement toute sa vie.

Il peut être impressionné et se raccrocher naturellement au professionnel qu’il a devant lui pour savoir ce qui est normal, ce qu’il peut demander ou ce qu’il doit accepter.

Ça crée forcément une forme de vulnérabilité et, pour moi, une responsabilité du côté de l’artiste.

J’ai rencontré des clients qui venaient me voir pour recouvrir un tatouage réalisé par un artiste qu’ils considéraient pourtant comme techniquement incroyable. Le problème n’était pas forcément le tatouage. C’était parfois tout ce qu’ils avaient vécu autour.

Certains m’ont raconté ne pas avoir été considérés pendant leur séance, avoir eu l’impression d’être essentiellement une peau sur laquelle poser une création ou un portefeuille qui permettait de financer la journée. D’autres ont assisté à des conversations qu’ils trouvaient déplacées, subi des remarques qui les ont mis mal à l’aise ou vécu des comportements qui n’auraient jamais dû avoir leur place dans une relation professionnelle.

Et c’est là qu’une distinction me paraît essentielle : un très beau tatouage ne transforme pas automatiquement une mauvaise expérience en bonne expérience.

Un client a le droit d'attendre davantage qu'un beau tatouage

Pour moi, le tatouage est une prestation haut de gamme. La manière dont une personne est reçue devrait être cohérente avec le niveau d’engagement qu’on lui demande, aussi bien financièrement que physiquement.

Un client a le droit d’attendre de son tatoueur qu’il prenne le temps de l’écouter, qu’il lui explique ce qui va se passer, qu’il lui pose les bonnes questions et qu’il soit réellement professionnel dans sa manière de travailler.

Il a également le droit d’avoir un avis sur son propre tatouage.

Ça peut paraître évident écrit comme ça, mais lorsqu’on est impressionné par un artiste, qu’on attend ce rendez-vous depuis des mois ou qu’on est déjà installé sur la table, dire que quelque chose ne nous convient pas peut devenir beaucoup plus difficile.

C’est aussi pour ça que le consentement ne devrait jamais être considéré comme acquis au moment où le rendez-vous est réservé.

Tu peux changer d’avis sur un détail. Tu peux dire que tu as besoin d’une pause, signaler que tu as mal, expliquer qu’une situation te met mal à l’aise et, si nécessaire, demander que la séance s’arrête.

Le fait que l’artiste soit le professionnel ne retire jamais au client son droit de décider de ce qui se passe sur son propre corps.

Si on veut prendre soin des clients, il faut aussi regarder comment vont les artistes

C’est probablement l’autre moitié de la réflexion qui m’intéresse aujourd’hui.

On peut demander aux tatoueurs d’être patients, disponibles, créatifs, attentifs et irréprochables avec leurs clients. Par contre, si derrière on considère comme normal qu’ils sacrifient leur sommeil, leur santé, leur vie personnelle, leur énergie ou leurs valeurs pour réussir, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.

Pour faire du bon travail, l’artiste aussi doit pouvoir exercer dans de bonnes conditions.

J’aimerais qu’un tatoueur puisse trouver dans son environnement suffisamment de cadre pour se sentir en sécurité et guidé, tout en restant libre de développer sa propre identité artistique.

Qu’il puisse progresser sans être mis en compétition permanente avec les autres, échanger lorsqu’il doute, demander de l’aide lorsqu’il en a besoin et partager une réussite sans avoir à se demander comment elle sera reçue.

La réussite dans ce métier ne devrait pas uniquement se mesurer au chiffre d’affaires, au nombre d’abonnés ou au fait d’avoir trois mois d’attente.

Elle peut aussi se mesurer à la clientèle que tu as construite, aux personnes qui te recommandent parce qu’elles ont aimé leur tatouage mais aussi la manière dont elles ont été accompagnées, et à ta capacité à te lever encore avec le sourire pour aller exercer ton métier plusieurs années plus tard.

Je ne pense pas qu’un tatoueur devrait avoir à choisir entre réussir et aller bien.

Pour moi, un bon environnement professionnel devrait justement permettre de grandir dans son métier sans avoir besoin de se perdre personnellement pour y arriver.

Le tatouage n'a jamais été uniquement décoratif

Il y a enfin quelque chose que mon parcours personnel m’a progressivement amenée à questionner : la place que l’on donne au tatouage lui-même.

Aujourd’hui, on peut évidemment se faire tatouer simplement parce qu’on trouve un dessin magnifique. Je n’ai aucun problème avec ça et je ne pense pas que chaque tatouage ait besoin de raconter une histoire extraordinaire.

Par contre, je trouve intéressant de se rappeler que le tatouage n’a pas toujours été envisagé uniquement comme un objet esthétique ou un produit que l’on consomme.

Dans différentes sociétés et à différentes époques, les marques corporelles ont pu participer à l’identité, signaler une appartenance, accompagner certaines étapes de vie, avoir une fonction protectrice, spirituelle ou sociale. Les significations et les pratiques sont évidemment très différentes d’une culture à l’autre, donc il serait faux de raconter une histoire unique du tatouage.

Mais cette diversité nous rappelle quelque chose qui m’intéresse énormément : modifier durablement son corps peut avoir une portée qui dépasse largement le dessin lui-même.

On n’a pas besoin de qualifier ça de thérapie, ni même d’y mettre quelque chose de spirituel.

Un tatouage peut marquer une étape, accompagner un changement, permettre de se réapproprier une partie de son corps, transformer le regard que l’on porte sur une cicatrice ou simplement matérialiser quelque chose que l’on a envie de garder avec soi.

C’est aussi ça que j’ai envie de remettre progressivement au centre : davantage de conscience sur ce que l’on choisit de faire, sur la manière dont on le fait et sur ce que cette transformation peut représenter pour la personne qui la vit.

Et si « tatouer autrement » finissait simplement par devenir normal ?

Quand j’ai commencé, j’ai souvent eu l’impression d’être un peu à côté de certains codes du métier.

Aujourd’hui, ce sentiment a beaucoup changé.

Je vois de plus en plus d’artistes faire eux aussi un pas de côté, créer des studios qui leur ressemblent, questionner leur rythme de travail, accorder davantage d’importance à l’expérience client ou simplement décider qu’ils n’ont pas besoin d’adhérer à tous les codes historiques du tatouage pour être légitimes.

Et je trouve que c’est une très bonne chose.

Mon ambition avec le studio Sweet’Ink n’est donc pas de prétendre que nous serions les seuls à avoir compris qu’une autre manière de travailler est possible.

J’aimerais plutôt participer à cette évolution et aller suffisamment loin pour contribuer à déplacer certains standards.

J’aimerais qu’un jour, côté client, être écouté, informé, respecté et réellement impliqué dans la création de son projet soit tellement normal qu’on ne ressente même plus le besoin de le préciser.

J’aimerais que le respect du corps et du consentement devienne aussi évident que l’hygiène ou la qualité technique.

Et du côté des artistes, j’aimerais qu’on regarde certaines choses autrefois banalisées en se demandant comment on a pu croire qu’il fallait forcément adopter certains codes, accepter la compétition, supporter des comportements qui ne nous correspondaient pas ou sacrifier une partie de sa santé et de sa vie personnelle pour être considéré comme un tatoueur sérieux.

Si plusieurs studios Sweet’Ink existent un jour, j’en serai évidemment fière.

Mais ce qui m’intéresserait encore davantage serait de constater qu’entre-temps, les standards du métier ont continué à évoluer, avec ou sans nous.

Que des artistes reprennent certaines façons de travailler ailleurs, que des clients deviennent plus exigeants sur la manière dont ils souhaitent être accompagnés et que de nouveaux studios inventent à leur tour leur propre façon de faire.

Parce qu’au fond, la trace que j’aimerais laisser dans ce métier ne se résume pas au nombre de lieux qui porteront le nom Sweet’Ink.

J’aimerais simplement pouvoir me dire, dans quelques années, que nous avons participé à faire évoluer la manière dont on vit le tatouage, des deux côtés de l’aiguille.

À propos de l'autrice

Marion, fondatrice du Studio Sweet’Ink à Lille, tatoue depuis plus de 14 ans. Ouvert en 2017, le studio s’est construit à partir de son parcours en France et à l’étranger, de son expérience personnelle du tatouage et de l’évolution progressive de sa pratique, qui l’ont amenée à questionner aussi bien l’expérience vécue par les clients que les conditions dans lesquelles les artistes exercent leur métier.

Marion, fondatrice du Studio Sweet’Ink à Lille, tatoue depuis plus de 14 ans. Ouvert en 2017, le studio s’est construit à partir de son parcours en France et à l’étranger, de son expérience personnelle du tatouage et de l’évolution progressive de sa pratique, qui l’ont amenée à questionner aussi bien l’expérience vécue par les clients que les conditions dans lesquelles les artistes exercent leur métier.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le tatouage conscient ?

Au Studio Sweet’Ink, nous utilisons cette notion pour parler avant tout d’une manière d’aborder le tatouage. Elle concerne l’écoute du client, la construction du projet, le consentement, le respect du corps, l’environnement dans lequel se déroule la séance et la manière dont l’artiste exerce son métier. Un tatouage conscient n’est donc pas nécessairement énergétique, spirituel ou symbolique.

Non. Tu peux venir avec un projet très personnel comme choisir un tatouage simplement parce que tu aimes son esthétique. Ce qui compte pour nous n’est pas de donner artificiellement une signification à chaque tatouage, mais de prendre au sérieux la personne, son projet et la manière dont elle souhaite vivre cette expérience.

Les artistes du studio ont leurs propres styles, sensibilités et manières de travailler. Le tatouage énergétique et initiatique fait partie de la pratique personnelle de Marion, mais ce n’est pas une condition pour travailler au Studio Sweet’Ink.

Une séance de tatouage reste une interaction avec ton corps et tu dois pouvoir communiquer avec ton artiste lorsque tu as besoin d’une pause, lorsqu’une situation devient inconfortable ou lorsque quelque chose nécessite d’être rediscuté. Le consentement ne disparaît pas une fois le rendez-vous commencé.

Ce choix permet notamment de préserver davantage l’intimité du client et de créer un environnement plus calme pendant la séance. Certaines zones tatouées ou certaines conversations demandent simplement un niveau d’intimité difficile à obtenir lorsque plusieurs artistes et clients partagent le même espace.

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Après plus de 14 ans dans le tatouage, ma manière de voir ce métier a énormément évolué. Expérience client, consentement, conditions de travail des artistes, rapport au corps : voilà ce que signifie pour moi vivre le tatouage autrement.

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