Points clés à retenir :
- Le stress, les problèmes de sommeil, la perte de motivation ou une créativité qui s’essouffle peuvent être des signaux à écouter, mais ils ne signifient pas automatiquement que ton studio est le problème.
- Avant de décider de partir, une question mérite d’être posée : est-ce que j’ai besoin de quitter cet environnement ou est-ce que j’ai besoin que certaines choses changent ?
- Un environnement de travail sain n’est pas forcément confortable en permanence. Il peut te challenger et te demander de communiquer ou de poser des limites, sans pour autant te demander de t’abîmer pour trouver ta place.
- Un studio peut t’avoir parfaitement convenu pendant plusieurs années et ne plus correspondre à l’artiste ou à la personne que tu es aujourd’hui.
Tu peux aimer profondément tatouer et commencer malgré tout à ne plus aimer la manière dont tu exerces ton métier.
Ce n’est pas toujours évident à identifier parce qu’on a vite tendance à tout mélanger. On peut se demander si on est simplement fatigué, si on traverse une mauvaise période, si on a perdu sa créativité ou, plus radicalement, si on n’aime plus vraiment tatouer. ( Oui, ça arrive aussi)
Pourtant, perdre progressivement l’envie d’exercer son métier ne veut pas forcément dire que le problème vient du tatouage. L’environnement dans lequel tu travailles, les personnes qui t’entourent, le rythme que tu t’imposes ou le cadre dans lequel tu évolues peuvent aussi avoir une vraie influence sur la manière dont tu vis ton métier.
J’exerce dans le tatouage depuis plus de quatorze ans et, avec le temps, j’ai vu des tatoueurs et des tatoueuses rester longtemps dans des environnements qui ne leur correspondaient plus simplement parce qu’ils avaient fini par considérer certaines choses comme normales.
À l’inverse, j’ai aussi vu des artistes vouloir tout remettre en question alors qu’ils traversaient simplement une période compliquée.
La vraie difficulté est donc de faire la différence entre les deux.
Perdre le sommeil, la motivation ou l’envie ne veut pas forcément dire que ton studio est en cause, mais quand ces signaux durent et se concentrent surtout autour du travail, ça vaut la peine de creuser. Avant de penser à partir, la vraie question à se poser, c’est si c’est ton environnement qui a besoin de changer, ou toi qui as changé.
Quand quelque chose commence à changer dans ta manière de vivre ton métier de tatoueur
Il n’existe évidemment pas un symptôme qui permettrait de conclure que ton studio ne te convient plus. Par contre, lorsque plusieurs choses commencent à changer durablement, je pense que ça mérite au moins de se poser quelques questions.
Ça peut commencer par des problèmes de sommeil, davantage de stress ou même une forme d’anxiété à l’idée d’aller travailler. Petit à petit, tu peux sentir que tu as moins envie d’y aller, que ta motivation baisse et que ta créativité finit forcément par être touchée.
Il peut aussi y avoir davantage de comportements de compensation. Certains vont multiplier les soirées, boire davantage, consommer certaines substances, manger beaucoup plus de sucre ou fonctionner essentiellement au café pour réussir à tenir la journée.
Bien évidemment, aucun de ces comportements ne permet à lui seul de conclure que ton environnement professionnel en est responsable. Ils peuvent avoir énormément d’autres causes.
Ce qui devient intéressant, c’est plutôt de regarder quand tu te sens comme ça, depuis combien de temps et ce qui se passe lorsque tu t’éloignes du travail quelques jours.
Est-ce que ce mal-être te suit partout en ce moment ou est-ce qu’il se manifeste principalement lorsque tu penses au studio, aux personnes avec lesquelles tu travailles ou à la manière dont tes journées sont organisées ?
Parce que ce n’est pas tout à fait la même chose.
Il y a des choses que le milieu du tatouage
a beaucoup trop normalisées
Quand tu évolues longtemps dans un milieu, tu peux finir par ne plus vraiment voir certaines habitudes, surtout lorsqu’elles sont partagées par beaucoup de monde autour de toi.
Dans le tatouage, j’ai vu des artistes ne quasiment pas manger de la journée parce qu’il fallait enchaîner les clients, et pas parce qu’ils n’avaient pas envie, mais parce que le boss avait besoin de cadence, fonctionner au café du matin au soir ou considérer la bière de fin de journée comme le passage presque obligatoire pour décompresser et faire partie du groupe.
Il y a aussi tout ce qui touche à la culture d’un studio : les guerres d’ego, la compétition permanente entre artistes, les conversations où l’on passe son temps à descendre les autres ou encore les clients dont on se moque une fois qu’ils ont quitté le shop.
J’ai aussi vu des commentaires sur le physique des clientes, des photos prises pour rire de quelqu’un et, plus grave encore, des comportements déplacés ou des attouchements qui ont parfois été minimisés sous prétexte que « le milieu est comme ça ».
Pour moi, ce n’est pas normal.
Pareil pour le fait d’aller travailler régulièrement avec la boule au ventre, de se sentir obligé d’accepter certaines choses pour conserver sa place ou d’évoluer dans un fonctionnement où l’on te fait constamment sentir que tu dois prouver ta valeur.
Il faut faire attention à ne pas qualifier de « toxique » tout environnement qui nous confronte ou ne fonctionne pas exactement comme nous le voudrions. Par contre, il ne faut pas non plus utiliser cette nuance pour continuer à banaliser des comportements qui ne devraient plus l’être.
Avant de partir, demande-toi si tu as besoin de partir ou si tu as besoin que quelque chose change
Une mauvaise période peut te faire remettre énormément de choses en question. C’est pour ça que je ne pense pas que la première réponse à un malaise professionnel doive systématiquement être de changer de studio.
Je commencerais plutôt par me demander : est-ce que j’ai réellement besoin de partir ou est-ce que j’ai besoin que quelque chose change ?
Est-ce que ce malaise est récent ou est-ce qu’il revient depuis longtemps ? Est-ce que je me sens mal partout en ce moment ou principalement ici ? Qu’est-ce qui me pèse réellement : les personnes, les valeurs, le rythme, le cadre, ma place dans le groupe ou ma manière de travailler ?
Il y a aussi une question que l’on oublie parfois : est-ce que mes besoins ont changé depuis mon arrivée ?
Parce qu’un environnement peut ne pas avoir changé du tout et pourtant ne plus nous correspondre.
Avant de décider de partir, je regarderais également si j’ai réellement exprimé ce qui ne me convient plus. Dans un environnement suffisamment sain, tu devrais pouvoir parler avec tes collègues ou avec la personne qui gère le studio pour expliquer ce que tu vis et voir si certaines choses peuvent être adaptées.
Ça ne veut pas dire que tout le monde doit répondre positivement à toutes tes demandes, ni que le studio doit se transformer autour de toi. L’idée est plutôt de voir s’il existe encore un espace de discussion et une possibilité d’évolution.
Parfois, la première décision à prendre n’est donc pas de partir. C’est simplement d’arrêter de subir en silence et de regarder ce qui se passe lorsqu’on ose enfin demander ce dont on a besoin.
Si certaines choses changeaient, est-ce que tu aurais encore envie de partir ?
C’est probablement l’une des questions que je trouve les plus intéressantes.
Imagine que les principaux problèmes que tu identifies aujourd’hui disparaissent. Le conflit avec cette personne est réglé, ton rythme devient plus soutenable, tu récupères davantage d’autonomie ou tu disposes enfin de l’espace dont tu avais besoin.
Est-ce que tu aurais envie de rester ?
Si la réponse est oui, ton problème n’est peut-être pas ton environnement dans sa globalité, mais certains éléments précis sur lesquels il est encore possible de travailler.
Par contre, si tu imagines toutes ces choses réglées et que tu ressens malgré tout que tu n’as plus envie d’être là, alors il y a probablement autre chose à écouter.
Je me poserais alors une autre question, peut-être un peu plus inconfortable : est-ce que cet environnement me demande de m’adapter ou est-ce qu’il me demande de me trahir ?
Travailler avec d’autres personnes demande forcément de s’adapter. On ne peut pas construire un collectif dans lequel chacun fait exactement ce qu’il veut sans jamais prendre les autres en considération.
Mais s’adapter ne devrait pas vouloir dire renoncer constamment à ses valeurs, accepter des comportements qui nous mettent profondément mal à l’aise ou devenir quelqu’un que l’on n’aime pas simplement pour continuer à appartenir au groupe.

Un environnement sain ne veut pas dire un environnement toujours confortable
C’est une nuance à laquelle je tiens parce que je trouve qu’on confond parfois beaucoup les deux.
Un environnement de travail sain peut te confronter. Il peut te demander d’avoir une conversation que tu préférerais éviter, d’entendre le point de vue de quelqu’un d’autre, de respecter un cadre ou de reconnaître que, toi aussi, tu as parfois quelque chose à ajuster dans ta manière de travailler.
Pour moi, le confort n’est donc pas la même chose que la santé.
Ce qui change, c’est qu’un environnement sain devrait te permettre d’avoir ces conversations avec du respect, de l’écoute et suffisamment de sécurité pour ne pas avoir l’impression que chaque désaccord menace immédiatement ta place.
Tu devrais pouvoir conserver ton autonomie sans être complètement livré à toi-même, développer ton propre univers artistique sans devoir rentrer dans un moule et évoluer au contact d’autres artistes sans que chaque réussite devienne une compétition.
Le collectif peut aussi être un endroit où l’on demande de l’aide, où l’on partage un doute et où l’on apprend des autres sans avoir constamment besoin de prouver que l’on mérite d’être là.
Et puis il y a le cadre. Je suis très attachée à la liberté dans la manière de travailler, mais liberté ne veut pas dire absence de règles. Quand plusieurs indépendants partagent un même lieu, avoir un cadre clair permet justement à chacun de savoir jusqu’où va sa liberté et où commence celle des autres.
Ton environnement devrait aussi te permettre de durer
On parle énormément de technique, de style, de clientèle ou de chiffre d’affaires lorsqu’on construit sa carrière de tatoueur. Par contre, on parle beaucoup moins de la manière dont on veut exercer ce métier pendant dix, quinze ou vingt ans.
Pour moi, c’est pourtant une vraie question.
Un environnement sain ne devrait pas seulement te permettre de bien travailler aujourd’hui. Il devrait aussi te permettre de construire une pratique que ton corps, ton énergie et ton envie pourront continuer à soutenir dans le temps.
Ça ne veut pas dire ne jamais faire d’effort ou ne jamais avoir de période intense. Quand tu es indépendant, il y aura forcément des moments où tu décideras consciemment de pousser davantage parce que tu as un projet, une convention, une période chargée ou simplement une envie particulière.
La différence, c’est que le sacrifice reste ponctuel et choisi au lieu de devenir ton fonctionnement normal.
Le vrai objectif, pour moi, c’est de pouvoir te demander : si je continue à travailler de cette manière, est-ce que j’ai une chance d’aimer encore tatouer dans dix ans ?
Parfois, ton studio n’a pas changé, mais toi oui
Je trouve aussi important de le dire parce que quitter un environnement ne signifie pas forcément qu’il était mauvais.
Tu peux avoir été très heureux quelque part pendant plusieurs années et réaliser progressivement que tes besoins ont changé.
Peut-être qu’à une période de ta vie tu adorais travailler dans un grand espace partagé, être entouré toute la journée et sortir avec les autres après le boulot. Quelques années plus tard, tu peux avoir envie de davantage de calme, d’intimité avec tes clients et surtout de rentrer chez toi avec encore suffisamment d’énergie pour avoir une vie en dehors du tatouage.
Pareil dans l’autre sens : tu peux avoir travaillé seul pendant des années et te rendre compte que le collectif, les échanges et la stimulation des autres te manquent.
Il n’y a pas forcément quelqu’un qui a tort dans cette histoire.
Parfois, tu es simplement arrivé au bout de quelque chose qui t’a pourtant très bien convenu auparavant.
Si tu sais depuis longtemps que tu veux partir mais que tu n’oses pas
Quand un artiste sait depuis plusieurs mois qu’il n’est plus vraiment à sa place mais qu’il reste parce qu’il a peur de perdre sa clientèle, son confort ou ses habitudes, la première chose que j’ai envie de lui demander est : qu’est-ce que ça te coûte aujourd’hui de rester?
On pense énormément à ce que l’on pourrait perdre en partant et beaucoup moins à ce que l’on perd déjà en restant dans un environnement qui ne nous correspond plus. Ça peut être de l’énergie, du sommeil, de la créativité, le plaisir d’aller travailler ou, avec le temps, le plaisir de tatouer tout court.
Par contre, partir ne veut pas dire tout envoyer valser du jour au lendemain.
Tu peux préparer une transition, sécuriser ta clientèle, aller travailler ponctuellement dans d’autres studios, faire quelques guests et observer comment tu te sens ailleurs avant de prendre une décision plus importante.
La peur n’est pas forcément ton ennemie. Elle peut même t’obliger à préparer intelligemment ton changement, à condition qu’elle ne finisse pas par décider à ta place.
Et si tu tournes encore autour de la question depuis des mois, j’en garderais une dernière :Si tu savais que ta clientèle te suivrait et que financièrement tout irait bien, est-ce que tu resterais?
Si la réponse est non, je pense que tu as déjà une bonne partie de ta réponse
Découvrir une autre manière de travailler
C’est aussi pour toutes ces raisons que le Studio Sweet’Ink a progressivement évolué vers le fonctionnement qu’il a aujourd’hui.
Nous avons voulu construire un lieu dans lequel des tatoueurs et tatoueuses indépendants peuvent garder leur identité, leur clientèle et leur manière de travailler tout en bénéficiant d’un cadre professionnel déjà installé, d’espaces individuels et d’un collectif avec lequel échanger.
Ce modèle ne conviendra évidemment pas à tout le monde, et ce n’est pas son objectif. Par contre, si tu te rends compte en lisant cet article que tes besoins ont changé et que tu as envie de découvrir un autre environnement de travail, tu peux venir quelques jours en guest avant même d’envisager quoi que ce soit de plus durable.
Et si l’envie de t’installer se confirme, tu peux ensuite regarder ce qu’implique devenir résident au Studio.
Questions fréquentes
Comment savoir si c’est mon studio qui ne me convient plus ou si je suis simplement fatigué ?
u003cpu003eIl n’y a pas de réponse universelle, mais tu peux commencer par regarder depuis combien de temps tu te sens comme ça et si ce malaise existe également dans les autres domaines de ta vie. Demande-toi ensuite ce qui te pèse précisément dans ton environnement professionnel et, surtout, si tu aurais envie de rester si ces éléments changeaient.u003cbr /u003eu003c/pu003e
Est-ce normal d’avoir des périodes où je n’ai plus envie de tatouer ?
u003cpu003eOui, une baisse de motivation ou de créativité peut arriver sans signifier que tu n’aimes plus ton métier. Par contre, si cette sensation s’installe durablement et que tu ressens en parallèle beaucoup de stress ou de mal-être autour de ton environnement de travail et a la vu de tes clients, ça vaut la peine de chercher ce qui se joue réellement.u003cbr /u003eu003c/pu003e
Est-ce que je dois quitter mon studio dès que je ne m’y sens plus bien ?
u003cpu003ePas forcément. Si la situation le permet et ne met pas ta sécurité en jeu, commence par identifier précisément ce qui ne te convient plus et demande-toi si tu l’as déjà exprimé. Certaines situations peuvent évoluer grâce à une discussion, une limite posée ou une modification du fonctionnement. D’autres te feront comprendre que tes besoins sont simplement devenus incompatibles avec ce que le lieu peut t’offrir.u003cbr /u003eu003c/pu003e
Comment découvrir un autre studio sans quitter immédiatement celui dans lequel je travaille ?
u003cpu003eFaire quelques jours en guest peut être une bonne manière de découvrir d’autres fonctionnements sans prendre immédiatement une décision définitive. Ça permet de travailler avec ses propres clients dans un nouvel environnement, ou alors, de laisser un studio te proposer une clientèle et une organisation différente . Ce qui te permettra d’observer concrètement ce que ce changement provoque dans sa manière de vivre ses journées.u003cbr /u003eu003c/pu003e
Peut-on aimer les personnes avec lesquelles on travaille et avoir quand même besoin de partir ?
u003cpu003eBien sûr. Ton environnement peut avoir été très juste pour toi pendant plusieurs années et ne plus correspondre à tes besoins actuels. Quitter un lieu n’oblige pas à transformer ce qui a été une bonne expérience en mauvaise expérience pour justifier son départ.u003cbr /u003eu003c/pu003e